Giancarlo Antognoni, l’archange florentin

Giancarlo Antognoni, l’archange florentin

7 mars 2022 3 Par Richard Coudrais

Parmi les joueurs italiens qui remportèrent la Coupe du monde 1982, le Florentin Giancarlo Antognoni fut le plus élégant mais aussi le plus malheureux, une blessure l’ayant privé de la finale.


Le Calcio aime les footballeurs appliqués, ces hommes de devoir au service de l’efficacité et du résultat. Mais régulièrement apparaissent sur les pelouses italiennes des joueurs au toucher de balle onctueux, à l’allure angélique et dotés d’une classe folle. Des artistes qui, dès qu’ils s’emparent du ballon, provoquent un frisson dans les tribunes. 


Un artiste de la Renaissance


La langue italienne emploie d’ailleurs un mot spécifique pour ce type de footballeurs : “fuoriclasse”, que l’on pourrait traduire par « classe hors pair » mais que nous préférons le plus souvent utiliser en VO. Il y a eu Gianni Rivera, Sandro Mazzola, puis, beaucoup plus tard, Roberto Baggio. A mi-chemin entre les deux époques, il y a eu Giancarlo Antognoni, meneur de jeu de la Fiorentina et de la Squadra Azzurra, championne du monde en 1982. 

Giancarlo Antognoni était un bel homme, grand, maigre, la chevelure dense et libre. Il avait une relation particulière avec le ballon, quand il l’interceptait tout en douceur, quand il le conduisait de l’extérieur du pied droit vers le camp adverse, quand il le transmettait à un coéquipier, proche ou lointain. Chacune de ses actions était marquée du sceau de la classe. On attribuait au footballeur une lointaine filiation avec les grands artistes florentins de la Rinascimento. 

Pour expliquer le phénomène, on rapporte souvent les mots du sélectionneur anglais Don Revie un jour de 1977 où son équipe devrait affronter la Squadra en éliminatoire de la Coupe du monde : “En tant qu’amateur de football, j’espère qu’Antognoni sera sur le terrain. En tant qu’adversaire de l’Italie, je souhaite qu’il n’y soit pas”. 

Giancarlo Antognoni s’est posé sur la Serie A en 1972, alors qu’il n’avait que dix-huit ans et demi et qu’il venait d’être recruté par la Fiorentina. L’entraîneur suédois Nils Liedholm l’avait fait venir du petit club d’Astimacobi, près de Turin. La première prestation, face à Vérone, fut telle que le Corriere dello Sport compara le jeune débutant à Gianni Rivera. Dans les tribunes du stade de Florence, on ne doutait pas que des pieds de cet archange viendrait le troisième scudetto de l’histoire du club au maillot mauve, après ceux de 1956 et de 1969.

Deux ans après ses débuts professionnels, Giancarlo Antognoni était appelé sous le maillot azzurro de la sélection italienne, à l’occasion d’une rencontre éliminatoire à Rotterdam face aux Pays-Bas de Cruyff et Rensenbrink. La Nazionale etait alors au creux de la vague après un cinglant échec à la Coupe du monde allemande. Il était temps de tourner la page et de construire une nouvelle équipe, tâche que l’on confia en septembre 1975 à Enzo Bearzot. 


Envers et contre tous


L’entraîneur frioulan s’appuya sur l’ossature de la Juventus, finaliste de la Coupe d’Europe en 1973 et dominateur en Serie A (cinq titres en sept ans durant les années 1970). Mais il ne rechignait bien entendu pas à intégrer quelques éléments d’autres clubs, parmi lesquels Antognoni le Florentin. La titularisation de celui-ci faisait toutefois débat. Antognoni ne manquait pas de talent ni de classe, mais on lui reprochait une certaine facilité, un manque de grinta et un souffle un peu court. Pas sûr qu’il ait l’étoffe d’un international. Il gardait toutefois la confiance de Bearzot, dont la fidélité à ses joueurs, envers et contre tous, sera une marque de fabrique. Antognoni était même le vice-capitaine de la Squadra, portant le brassard quand Dino Zoff était absent.

La Nazionale conduite par Bearzot fit grande impression au Mundial argentin de 1978. Elle fut la seule à remporter ses trois rencontres du premier tour, qui plus est dans le groupe le plus relevé, celui du pays hôte. La Squadra afficha un esprit résolument offensif qui surprit autant qu’il enchanta les observateurs. Mais derrière l’impressionnant trident offensif composé de Causio, Rossi et Bettega, Giancarlo Antognoni fit un tournoi en demi-teinte. Souvent remplacé en cours de jeu par Zaccarelli, il perdit définitivement sa place lors du deuxième tour et ne revint que pour le match de classement perdu face au Brésil. Une contre-performance qui donna de l’eau au moulin de ses détracteurs : le Florentin était trop romantique pour le football de très haut niveau.

Ainsi fut la carrière de Giancarlo Antognoni. S’il illuminait chaque dimanche le jeu de la Fiorentina sur les pelouses de Serie A, ses sélections furent l’objet de constantes remises en cause. Lors de l’Europeo 1980 dont la Squadra était favorite, Giancarlo Antognoni se blessa et dut sortir prématurément du match décisif contre la Belgique, celui qu’il fallait absolument emporter pour accéder à la finale et qui se termina sur un pauvre 0-0. On lui reprocha alors d’être fragile non seulement sur le plan moral, mais aussi physique.

Malgré l’échec de l’Europeo, la Fédération italienne avait maintenu sa confiance à Enzo Bearzot, lequel maintenait la sienne au groupe qu’il conduisait depuis cinq ans et dans lequel figurait Giancarlo Antognoni. Le Florentin restait un titulaire indiscutable aux yeux du sélectionneur et celui-ci le fit savoir en lui confiant le brassard lors du Mondialito, un tournoi en Uruguay célébrant le cinquantenaire de la Coupe du monde.

Le 22 novembre 1981, lors d’un match Fiorentina-Genoa, Giancarlo Antognoni fut percuté en pleine course par le gardien génois Silvano Martina, coupable d’une sortie maladroite. Le genou du gardien avait rencontré le crâne du Florentin et celui-ci était resté au sol, inanimé. Le ballet des soigneurs sur la pelouse fut inquiétant. Antognoni fut évacué sur civière et sur la touche, on lui pratiqua ce qui semblait être un massage cardiaque. On le conduisit à l’hôpital où les nouvelles furent finalement rassurantes. Victime d’une fracture du crâne, Antognoni fut absent pendant plus de quatre mois. Mais il retrouva les terrains, la Fiorentina, puis l’équipe d’Italie juste à temps pour disputer la Coupe du monde en Espagne.


Un sentiment d’inachevé


Cette aventure espagnole, pour son épilogue victorieux, est gravée dans l’histoire du football italien. Après un premier tour terne et sans victoire, les hommes de Bearzot alignèrent une série de matchs irrésistibles où tombèrent un à un chacun des favoris. Giancarlo Antognoni réalisa un tournoi à l’image de son équipe : discret au premier tour puis brillant au second. L’artiste à qui l’on reprochait un certain dilettantisme fit preuve de dévouement pour l’équipe, à l’image de cette faute indigne de son rang qu’il commit sur Maradona lorsque celui-ci avait échappé à la vigilance de Gentile. 

L’apothéose du Mundial 1982 garde toutefois un sentiment d’inachevé pour le Florentin. Lors de la demi-finale, il fut victime d’une méchante savate d’un défenseur polonais qui l’obligea à sortir puis à déclarer forfait pour la finale qui se déroulait trois jours plus tard.

Giancarlo Antognoni n’en reste pas moins un champion du monde légitime et ce trophée n’est pas de trop dans un palmarès bien maigre. Le Florentin n’a accroché avec son club qu’une modeste Coupe d’Italie en 1975 (accompagnée d’une anecdotique Anglo-Italian League Cup). Il est resté fidèle à un club qui n’a jamais été en mesure de décrocher le titre en Serie A, à l’exception de la saison 1981/82 où il termina deuxième à un point de la Juventus. 

En Coupe d’Europe, la Viola n’avait jamais franchi plus d’un tour. Le seul exploit mémorable de l’archange florentin sur la scène européenne est une expulsion, en 1977 à Gelsenkirchen, pour une manchette sur le visage d’un adversaire. En quittant le terrain, le capitaine florentin envoya son brassard à la figure de l’arbitre. Cela lui coûta une suspension de quatre matchs.


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