Claudio Gentile, la mauvaise réputation

Claudio Gentile, la mauvaise réputation

21 mars 2022 1 Par Richard Coudrais

Parmi les joueurs italiens qui remportèrent la Coupe du monde 1982, Claudio Gentile fut le plus détesté. Il reste indéniablement l’un des personnages majeurs de la Squadra d’Enzo Bearzot.


Alors que se profilait pour l’équipe d’Italie un match à haute tension contre l’Argentine au deuxième tour de la Coupe du monde, la presse se régalait d’avance d’un duel annoncé entre Diego Maradona et Marco Tardelli. Le joueur de la Juventus avait l’habitude d’être assigné au marquage des ténors d’en face. Or, ce 29 juin 1982 au stade Sarrià de Barcelone, c’est Claudio Gentile qui s’approcha du Pibe de Oro en lui promettant la pire heure et demie de sa vie de footballeur.


Le Libyen


Ses coéquipiers l’appelaient “il Libico” (“le Libyen”). Normal, Claudio Gentile a vu le jour à Tripoli. Ses parents, originaires de Sicile, s’y étaient installés à l’époque où le territoire était colonisé par l’Italie. Claudio y est né alors que le pays avait déjà acquis son indépendance. Il a appris le football dans les ruelles de la capitale libyenne avant que sa famille ne regagne précipitamment le pays quand les tensions anti-italiennes ont commencé à devenir menaçantes.

Par extension, Claudio Gentile était également surnommé “Kadhafi”, ce qui lui plaisait beaucoup moins. Le nom du dirigeant qui faisait alors régner la terreur sur le monde occidental renvoyait à Gentile le souvenir de sa famille contrainte à l’exil. Pour le grand public, ce surnom était surtout assimilé à la peur qu’il inspirait à ses adversaires.

Le moins que l’on puisse dire est que Claudio Gentile était un défenseur rugueux. Intraitable au marquage, dur sur l’homme, ultra-discipliné, il refusait néanmoins qu’on le dise violent ou méchant. Il n’a jamais blessé un adversaire et ne compte qu’un seul carton rouge dans toute sa carrière. Durant la prolongation d’une demi-finale de Coupe d’Europe à Bruges, en 1978. Et encore, ce fut parce qu’il avait arrêté la course d’un ballon avec la main.


La Nazionale en reconstruction


Gentile rejoint la Juventus l’année de ses vingt ans après avoir été formé à Varese, un club lombard qui fréquentait la Serie A par intermittence. Le club de Turin venait de disputer la finale de la Coupe des champions (battu par l’Ajax) et commençait à dominer le football italien. Aux côtés de Zoff, Causio et Bettega, Claudio Gentile avait vu par la suite arriver le jeune Paolo Rossi, puis les Scirea, Tardelli et Cabrini, qui constitueront avec lui la force vive de la Juventus en même temps que celle de la Squadra Azzurra.

Claudio Gentile découvrit la sélection nationale en février 1975 à l’occasion d’une rencontre amicale contre la Norvège, qui ne sera d’ailleurs même pas référencée comme match officiel. Le vieux Fulvio Bernardini avait repris une sélection à la dérive et tentait d’y injecter du sang neuf. On lui a ensuite adjoint Enzo Bearzot, lequel prit les commandes seul à un an de la Coupe du monde 1978 en Argentine.

Régulièrement titularisé et rarement remplacé, Claudio Gentile s’est affirmé comme l’un des meilleurs arrières latéraux de sa génération. Il se montrait également un redoutable contre-attaquant sur son aile. Il ne faisait certes pas la Une des magazines, mais sa rigueur et son professionnalisme étaient loués par ses partenaires, ses adversaires et ses différents entraîneurs.


L’homme à la moustache


A l’occasion de la Coupe du monde 1982, Claudio Gentile s’était laissé pousser une épaisse moustache qui donnait un air inquiétant à son visage hâlé déjà peu souriant. Posté comme arrière droit durant le premier tour, Gentile se vit ensuite confier la garde rapprochée des grands joueurs de l’équipe adverse. En 1978, déjà, il avait purement et simplement annihilé Mario Kempes lors du match remporté contre l’Argentine.

Quatre ans plus tard, les deux équipes se retrouvèrent à Barcelone avec Diego Maradona dans la mire de Claudio Gentile. Le Pibe de Oro se retrouva fréquemment le nez dans le gazon du stade Sarrià et la rencontre se transforma en une bataille de rue. Claudio Gentile appliqua les consignes à la lettre, se souciant peu de l’esprit. L’arbitre à qui l’on reprochera un certain laxisme lui décerna quand même un carton jaune. Mais l’essentiel était fait : Diego Maradona fut complètement invisibilisé et les Italiens avaient battu les champions du monde en titre (2-1). Une surprise énorme, puisque la Squadra courait après sa première victoire depuis six mois.

Six jours plus tard contre le Brésil, alors grand favori du tournoi, c’est Zico que Gentile était chargé de mettre sous éteignoir. Il rencontra plus de difficultés qu’avec Maradona. Le Brésilien, plus expérimenté, n’hésitant pas à jouer très bas pour échapper à ses griffes. Gentile en viendra à commettre un tacle un peu brutal qui lui vaudra un nouveau carton jaune. Puis il parviendra à déchirer le maillot de son adversaire sans que l’arbitre n’y trouve à redire. La mission, quasiment impossible, fut pourtant accomplie : l’Italie, inspirée par la grâce retrouvée de Paolo Rossi, fit chuter ce Brésil que l’on croyait invincible (3-2).


L’addition d’avertissements avait interdit à Gentile de disputer la demi-finale. Face à la Pologne, il aurait sans doute été chargé du marquage de Zbigniew Boniek, mais le buteur polonais, futur coéquipier à la Juventus, était lui aussi suspendu pour cumul de cartons jaunes. L’absence de Gentile était toutefois un événement : c’était la première fois depuis cinq ans et demi que la Squadra jouait une rencontre sans son Libyen : 55 à la suite sous le maillot azzurro !

Claudio Gentile était présent pour la finale contre la RFA pour laquelle il s’était rasé la moustache. Il fut affecté au marquage de Karl-Heinz Rummenigge, qu’il mit sans difficulté hors d’état de nuire, le capitaine allemand étant handicapé par une lancinante contracture depuis le début du tournoi. Le Libyen profita d’une relative liberté pour démontrer qu’il était aussi un excellent footballeur. C’est lui qui fut à l’origine du premier but italien quand, sur une passe de Tardelli, il s’échappa sur l’aile droite et envoya dans la surface allemande un ballon que Paolo Rossi poussa de la tête dans le but de Schumacher.


Je suis le mal aimé


Ce titre de champion du monde que l’équipe d’Italie alla chercher à Madrid a fait hurler les puristes. Claudio Gentile, désigné coupable de cynisme et de mauvais esprit, fut voué aux gémonies. Cela n’empêcha pas l’intéressé d’apprécier ce nouveau trophée comme il se doit. Il s’ajoutait aux cinq scudetti et à la Coupe de l’UEFA que lui et ses coéquipiers avaient remporté avec la Juve. Il ne restait plus qu’à conquérir la Coupe des clubs champions pour présenter un palmarès complet.

Las, un an après Madrid, l’Allemagne de l’Ouest prit sa revanche par le biais du Hambourg SV qui battait à Athènes la Juventus alors grande favorite avec ses six champions du monde, son Platini et son Boniek. Claudio Gentile attendait un an pour remporter un nouveau titre européen, la Coupe des Vainqueurs de Coupes, et quitta la Juventus en même temps que la Squadra Azzurra, piteusement sortie des éliminatoires de l’Euro 84.

Claudio Gentile joua encore quatre ans, dont trois à la Fiorentina avant une ultime pige à Piacenza, en Serie B. Puis il coupa définitivement les ponts pour aller travailler dans une usine de textile. Il revint toutefois quelques années plus tard, comme dirigeant à la Juve puis comme entraîneur au sein de la Fédération. Gentile dirigea l’équipe Espoirs qu’il emmena en demi-finale des Jeux olympiques puis fut l’adjoint de Dino Zoff à la tête de la Squadra de l’Euro 2000. Il deviendra également, et brièvement, le sélectionneur de l’équipe d’un pays qui ne l’a jamais laissé indifférent, la Libye.


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