Della Negra : footballeur résistant et héros mystérieux

Della Negra : footballeur résistant et héros mystérieux

4 mars 2022 3 Par Nicolas Basse

Fusillé à 20 ans avec des membres du « groupe Manouchian », Rino Della Negra est une figure de la résistance et du Red Star, malgré un passage éclair au club. Sa nouvelle biographie apporte un regard plus complet que jamais sur le footballeur tué par les Allemands, mais certains mythes et mystères demeurent.


Avec Rino Della Negra, footballeur et partisan, Dimitri Manessis, docteur en histoire, et Jean Vigreux, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne Franche-Comté, livrent la biographie la plus complète sur le joueur fusillé en février 1944.

Il y a, bien sûr, ce que l’on sait déjà. Né en 1923 à Vimy, dans le Pas-de-Calais, de parents italiens venant de la région d’Udine, Rino Della Negra s’installe rapidement avec sa famille à Argenteuil. Dans le quartier Mazagrand, surnommé « Mazzagrande », il grandit dans la « Petite Italie ». Fan de pétanque et de football, il évolue dans une communauté d’entraide, où le sport joue un rôle important dans la sociabilité.


Della Negra footballeur


Ouvrier à 14 ans, il est tour à tour manoeuvre, cimentier et travaille dans une usine de radiateurs pour véhicules. Durant son adolescence, il voit certains de ses amis s’engager dans les Brigades internationales et partir faire la guerre en Espagne.

Rino Della Negra est un footballeur très talentueux. Spécialiste de la vitesse et ailier droit, il porte les couleurs du FC Argenteuil, des équipes des entreprises où il travaille ou encore de la Jeunesse Sportive d’Argenteuil. En 1938 il gagne la Coupe de la Seine « corpo » et, trois ans plus tard, celle du Matin, journal collaborationniste, avec le JSA. En 1943, il est recruté par le Red Star.


Della Negra partisan


Tout se joue cette année-là. Ayant refusé le STO (Service du Travail Obligatoire) et entré dans la clandestinité dès janvier, Rino Della Negra ne disputera que très peu de matches officiels avec le Red Star. Le club, comme d’autres, est démantelé afin que soient constituées des équipes régionales peu après son arrivée.

Après son passage à la clandestinité, il intègre les réseaux de résistance communistes FTP (francs-tireurs et partisans) puis le 3e détachement, dit « Italien », des MOI (Main-d’Oeuvre Immigrée). Appartenant à ce qui sera plus tard nommé le « groupe Manouchian », il se livre à des actions contre les nazis mais aussi les fascistes italiens à Paris.

« Chatel », « Robin » ou encore « Gilbert Royer » est arrêté le 12 novembre 1943 lors de l’attaque d’un transport de fonds, durant laquelle il est blessé par balles aux reins. Trois mois plus tard et après un semblant de procès, le 21 février 1944, il est fusillé à 20 ans, avec d’autres partisans, au Mont-Valérien, à Suresnes.

Les hommages viendront dès le départ de l’occupant allemand, mais il faudra de longues démarches entreprises par la famille pour que Della Negra reçoive la médaille de la résistance, celle de Garibaldi et soit reconnu comme « mort pour la France ».


Nouveaux éléments


Grâce à l’ouverture de nombreuses archives concernant la Seconde Guerre mondiale par François Hollande en 2015 et des témoignages et documents privés de la famille Della Negra et de proches, les auteurs restituent de nouveaux détails et pans de l’histoire de Rino.

Alors que le « procès » des membres du groupe Manouchian aura axé sa propagande sur la nationalité ou l’origine étrangère de la plupart des accusés et sur la non-politisation de leur action (Della Negra est décrit comme un jeune sans idée, entré en résistance juste pour continuer à jouer au football), c’est paradoxalement ce nom étranger qui aurait permis à Della Negra de ne pas être arrêté plus tôt.

S’il agit dans l’ombre avec de faux noms, il joue bien en tant que Della Negra. Mais, comme le révèlent les recherches des deux historiens, la presse, les autorités françaises et allemandes (et même les organes des partisans) se perdent avec son nom de famille. Tantôt Della Tolla, tantôt Dallat ou encore Delva Negra, il est aussi renommé tout simplement « Primo ».

Le rôle d’Inès Sacchetti, agent de liaison et proche de Della Negra, est également détaillé, tout comme plusieurs actions concrètes de Rino. On notera également le récit glaçant de la famille Della Negra, recevant les vêtements troués et encore sanglants de l’exécuté quelques jours après que Rino est fusillé.


Des questions


Malgré ces nouveaux éléments, le parcours de Della Negra chez les partisans n’est pas totalement clair. Ses convictions profondes, malgré son engagement évident, restent indéterminées.

Ses lettres d’adieu, adressées à sa famille, n’abordent pas l’aspect politique. Quant à ses actions et son « bilan » au sein des FTP-MOI, les rapports des partisans et des autorités divergent ou laissent un flou qui ne permet pas de savoir s’il a participé à une quinzaine d’opérations ou au double, et s’il a directement tué ou non. Enfin, les conditions de son passage de la clandestinité à la lutte armée restent à éclaircir.


Le mythe


En plus du travail historique, les deux auteurs soulèvent avec tact et justesse certains paradoxes entourant le parcours de Della Negra au Red Star.

N’ayant que très peu joué avec le club de Saint-Ouen, Della Negra a pourtant pris au tournant des années 2000 une place majeure dans la légende de l’équipe. Chants, tribune officieusement renommée Della Negra, tifos récurrents en son honneur, pratique mémorielle du club, il est devenu une personnalité très forte dans l’identité du Red Star.

Au point que, sur son site officiel, le Red Star allonge le passage de Della Negra au club et date l’arrivée du joueur dès 1942 (alors qu’il signe en 1943) et déclare sa participation à une saison entière (alors qu’il joue entre septembre et novembre). Le mythe autour d’une hypothétique cache d’armes au sein du stade Bauer reste également non étayée par le moindre document ou témoignage.

Héros mort à 20 ans pour la France, Della Negra suscite l’admiration. Et comme chaque acteur de l’Histoire, il laisse une image nette mais aussi une image fantasmée. Mieux qu’aucun ouvrage, la publication de Dimitri Manessis et Jean Vigreux permet de comprendre la vie de Rino Della Negra et la légende née autour de son personnage.


Rino Della Negra, footballeur et partisan. De Dimitri Manessis et Jean Vigreux, février 2022, éditions Libertalia. 10 euros.


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