Allegri, l’ode à l’instinct

Allegri, l’ode à l’instinct

22 avril 2020 1 Par Nicolas Basse

2019-2020 aura permis à Massimiliano Allegri de souffler. Après cinq saisons à la tête de la Juventus, l’entraîneur a décidé de couper pendant un an, avant de trouver un nouveau défi. L’occasion pour l’homme aux six titres de champion d’Italie et aux quatre Coppa de publier un recueil de conseils et de pensées : Gagner c’est si simple, en 32 règles de coaching (chez Marabout).


Autant le dire dès le début, les raisons pour ne pas entamer, avancer ou finir ce livre sont nombreuses.

Un titre qui change : « Gagner c’est si simple, en 32 règles de coaching » en couverture, « Le foot c’est si simple » en deuxième page et « Mes secrets de coaching en 32 règles » en quatrième de couverture. Des lieux communs parsemés à quasiment chaque chapitre (« les écrits restent », « l’obstacle m’aide à grandir », « tout est affaire d’équilibre », etc). Un ton oscillant entre la fausse modestie et une assurance dérangeante. Et, surtout, une introduction qui soulève une question désagréable pour le lecteur : à qui s’adresse vraiment ce livre ?

Des conseils pour les entraîneurs, des indications sur quel jour d’une semaine type d’une équipe utiliser ses « règles », 32 points qui oscillent entre leçons, souvenirs et confessions… difficile de comprendre si ce sont les amateurs de football ou les coaches débutants qui sont visés.

Il faut accepter ce mélange des genres ou arrêter, ce qui est déconseillé car comme lors de ses conférences de presse, les messages d’Allegri sont à dénicher entre les lignes, en s’obstinant.

L’instinct

Certains de ces messages, qui peuvent ressembler au premier abord à des redites, sont des portes d’entrée vers la pensée profonde de l’Italien. Prendre le basket comme exemple, affirmer que le football est un jeu simple, rejeter l’idée qu’un schéma tactique offensif puisse faire basculer un match, déclarer que seuls les attaquants ont le pouvoir de débloquer une rencontre… Cela se sait, Allegri n’est pas de ceux qui cherchent à complexifier les tenants et les aboutissants d’un match. Une vision simpliste pour les indécis, une approche irritante pour les scientifiques de la tactique et des statistiques.

Et pourtant Allegri convainc, petit à petit. Oui, les statistiques peuvent vouloir dire tout et leur contraire. Un nombre élevé de fautes, chiffre inquiétant ? Cela signifie que l’équipe est proche du ballon et de l’adversaire le portant, donc qu’elle ne se fait pas trimballer.

La notion primordiale que le Mister met progressivement en lumière, avec assurance dans un monde du foot toujours plus aseptisé et vendu aux chiffres et aux schémas, c’est celle de l’intuition. Oui, un geste, d’un joueur, l’espace de 10 secondes sur 90 minutes, a un pouvoir fou, et le rôle de l’entraîneur tient au moins autant de l’instinct du choix des hommes que des consignes alambiquées demandant à l’ailier de repiquer dans l’axe dans telle circonstance.

L’intuition, la capacité d’improvisation, deux qualités qui reviennent tout au long de l’ouvrage. Connaître l’état mental des joueurs, être capable de faire un changement très tôt, sentir sur quel ton donner un discours alors que la rencontre paraît très mal embarquée. Voilà des qualités de moins en moins vantées qui retrouvent leurs lettres de noblesse.

Pour se justifier, Allegri évoque les détails des causeries et des choix opérés lors de plusieurs matches-clé de son passage à la Juventus, comme la double-confrontation folle face au Bayern en 2016 ou le retour à Tottenham en 2018. Précieux, et particulièrement jouissif pour les fans de la Juventus.

La confiance

Si Allegri frôle la prétention, le coté donneur de leçon, le flou volontaire pour ne pas révéler plusieurs situations et élude des sujets importants, sa pudeur sur un point touche au coeur.

Il s’agit de sa pudeur quant à sa confiance et son amour portés aux joueurs. Au bout de quelques pages, bien que cela ne soit jamais dit explicitement, c’est évident : Massimiliano Allegri aime les footballeurs. Les faire évoluer, leur donner des responsabilités, les voir grandir par eux-mêmes, déceler ceux chez qui l’intelligence du jeu est supérieure à la moyenne, les mettre en confiance, leur expliquer que oui, malgré tel schéma, ce sont eux qui feront la différence.

Allegri est un meneur d’hommes, qu’il chérit. Les mettre dans les meilleures conditions physiques mais surtout mentales, voilà son but ultime. Comme pour l’instinct, c’est son coté émotionnel et humain qui prime sur l’aspect purement tactique et statistique. Les différents chapitres dédiés au traitement des joueurs, à la façon de leur parler, de les accompagner, respirent la passion de l’humain et le respect. De quoi, en quelques lignes éparpillées à travers le 288 pages, oublier les aspects irritants de l’ouvrage.

Bonus valant presque à lui seul la lecture : la compilation de déclarations de joueurs, d’entraîneurs et de présidents sur Allegri, et l’avis de ce dernier sur certains d’entre eux. Un mélange de respect, d’admiration, de détails succulents et de piques hilarantes.

Massimiliano Allegri, Gagner c’est si simple en 32 règles de coaching, chez Marabout, 288 pages, 18,90 euros.