Apologie du tacle

19 août 2016 5 Par SAMA

En loisir il est craint, méprisé et jugé dangereux, à tel point que beaucoup de parties commencent par cette phrase affreuse : “pas de tacles hein les gars”. Pire, certains pros le relèguent au rang de “signe d’impuissance”. Exaspérés, nous répondons.

Alessandro “Dieu” Nesta – Panato/Getty

Dans un monde où les rois sont ceux qui vont le plus vite et marquent le plus de buts, le défenseur est souvent relégué, aux yeux d’un certain public, au rang de vulgaire quidam venu là pour faire le nombre dans une équipe. Évidemment, quelques exceptions issues d’équipes les plus médiatisées (Sergio Ramos, Piqué, Boateng…) existent, mais bon. Que retient-on de ces joueurs ? leur charisme ou leur apport offensif. Quid de leur technique défensive ? Quella attention portée à des dizaines de défenseurs de talent évoluant dans l’ombre médiatique ?

D’ailleurs, depuis la création du Ballon d’Or, les défenseurs primés peuvent se compter sur les doigts d’une seule main (Beckenbauer, Sammer, Cannavaro). En d’autres mots : personne, parmi les chroniqueurs et le grand public, n’en a rien à carrer de ces joueurs-là. S’ils sont derrière, c’est qu’ils ne savent pas marquer de buts ou faire de “tours du monde” (geste technique totalement inutile dans la pratique du football professionnel). Qu’ils défendent, c’est normal, c’est leur boulot. Alors oui, par effet de mode, une réputation se fait. Boateng est un super relanceur. Sergio Ramos apporte énormément de la tête. Piqué fait des montées rageuses… Et alors ?

Un art délicat

Tout ça, c’est du bonus. Mais avant, il y a la base : défendre. Savoir anticiper une trajectoire de balle, la course d’un adversaire, l’appel d’un attaquant. S’imposer dans les duels aériens, être capable de dégager en touche en cas de danger, gagner les “épaule conte épaule”, avoir l’intelligence de jouer le hors-jeu, et tacler. TACLER. Tacler à 50 centimètres, lancer un tacle glissé sur 2 mètres, tacler avec la jambe droite, tacler avec la jambe gauche, tacler avec le tibia, le genou, la cuisse.

Nesta, Thuram, Desailly, Chiellini, Maldini… La grande majorité des meilleurs défenseurs du monde avaient/ont ce geste dans leur panoplie et l’ont accompli avec classe. Anticipation, synchronisation parfaite avec l’adversaire, exécution rapide et propre. Un art délicat, de l’instant. Plus beau qu’un coup du sombrero, plus efficace qu’une roulette. Pourtant, d’autres rechignent à tacler, comme Thiago Silva. Pour lui, il faudrait toujours défendre debout, sur ses appuis. Le tacle glissé ne serait qu’une façon de tenter le tout pour le tout et représenterait un risque de se livrer. En gros : un signe d’impuissance, comparable à la frappe lointaine d’un attaquant esseulé. Ne pas tacler ne l’aura pas empêché d’en prendre 7 contre l’Allemagne (attaque facile et très plaisante).

Plaisir

En plus d’avoir la réputation de geste désespéré, le tacle glissé est souvent assimilé au danger, à la blessure. Avouons-le : exécuté par une personne n’ayant aucune science du tacle, un énervé ou par quelqu’un s’étant juré de mettre son adversaire à terre, le tacle glissé peut s’avérer violent. En retard. Sanglant. Au niveau du genou. À la carotide. Mais entre personnes courtoises, entre professionnels bienveillants, dans une partie bon enfant, combien de blessures par tacle ? AUCUNE ou si peu, comparé au nombre de chevilles tordues à la retombée d’un saut, à la quantité de bouches ensanglantées après un coude mal placé, à la masse d’ongles brisés à cause d’un pied en retard venu s’essuyer sur la chaussure d’un adversaire…

En plus d’être efficace et spectaculaire (voire source d'”orgasme footballistique”), le tacle glissé est un grand plaisir. Sur le gazon, il fuse et rafraîchit la cuisse, si la pelouse est humide. La trace laissée devient une marque sur le terrain regardée fièrement et prévient les adversaires : “ici, c’est ma zone”. Après le match, retrouver dans le short quelques brins d’herbe venus s’accumuler sur ce geste devient très satisfaisant et rappelle de doux souvenirs. Sur synthétique, l’approche change, puisque le tacle est forcément synonyme de brûlure. Qu’importe, le vrai défenseur se jettera avec encore plus de plaisir, prêt à exhiber avec orgueil son haut de cuisse tout juste rougi et écorché par la surface.

Évidemment, il est des pays où le tacle glissé a plus de valeur que d’autres. Des pays où une belle défense fait encore se lever les foules. Comme l’Italie. Il fait aussi vibrer les stades friands de gestes spectaculaires, comme en Angleterre. S’il faut laisser les personnes expérimentées l’effectuer, comme on ne laisse pas frapper des personnes incapables de cadrer le moindre tir, le regard toujours plus critique porté par une partie grandissante du monde du football sur le tacle glissé doit cesser. Tout comme une frappe en lucarne, le tacle glissé est un geste spectaculaire, de classe, et qui peut changer la physionomie d’un match.

@nicolas_basse