Mon David

Mon David

24 janvier 2015 6 Par SAMA

L’information est passée assez discrètement le 22 janvier 2015. Pourtant, c’est David Trezeguet qui prend sa retraite. Voici l’occasion de raconter l’histoire d’amour que j’ai vécue avec le Roi David, et de rappeler à quel point il était unique.

Il ne sera pas question ici d’une biographie de David Trezeguet, d’autres l’ont très bien faite, et certains ont même rappelé à mon grand plaisir qu’il avait marqué 32 buts en 31 matchs joués avec les équipes jeunes des Bleus. Parce que David Trezeguet n’était pas un joueur comme les autres, nous l’avons aimé d’une manière singulière. Pas d’un amour comme celui d’un homme pour une femme, bien sur que non, mais comme une passion éternelle.

David c’est d’abord un sourire, toujours, et puis un accent argentin, malgré qu’il soit arrivé en France en 95. C’est à ce moment que je l’ai connu, comme la France entière, lors de son éclosion à Monaco à partir de 1996, entre les Barthez, Sony Anderson, Ikpeba, Petit, Djetou, Sagnol, Giuly, Riise, Rafael Marquez et autres Simone. Alors oui, surement par facilité, c’est aussi à partir de ce moment que j’ai commencé à supporter l’AS Monaco. Peut être aussi parce que mon grand-père avait réussi à m’avoir un autographe de Barthez. J’avais 8 ans. D’ailleurs, à 8 ans, en 1998, c’est Trezeguet qui permet à Blanc de marquer contre la Paraguay et à la France de se qualifier en quarts de finale. Je ne l’ai pas remarqué sur le coup, et je pense que depuis, il n’a jamais fait une autre passe décisive.

Ce véritable amour pour lui a dû commencer après cette Coupe du Monde, je n’ai pas le souvenir précis d’un match ou d’un but en forme de déclic. Ce qui est certain, c’est qu’à l’Euro 2000 je ne jurais plus que par lui, le meilleur attaquant du monde. La finale, je l’ai vécue dans une famille de quatre frères, tous fous de Thierry Henry. Autant dire que sa volée décisive a doublement été une des plus grandes exultations de toute ma vie. Pirès déborde, centre, et Trezeguet arme cette volée du gauche, derrière le point de pénalty. Cela semble impossible à réaliser, cet équilibre. Aucun autre attaquant ne réussirait à toucher la balle, ou au mieux arriverait à dévisser de l’extérieur.

Mais pas le meilleur d’entre eux. Trezeguet donnait le titre à la France en prouvant qu’il était le meilleur technicien du but de l’histoire, et par la même occasion démontrait sa supériorité écrasante sur Henry dans la surface. D’ailleurs si, Trezeguet a refait une passe décisive depuis Blanc. C’était à Wiltord, pour le 1-1 contre l’Italie dans ce même match.

Vivre pour marquer

Une image de lui ? Sa course après ce but en or, enlevant son maillot, l’agitant avec son corps
tout maigre, sans muscle, sa tête d’alien et son bonheur débordant. Si humain, si normal. Un homme dont la vie est vouée à marquer. Certains diront qu’il n’a jamais couru aussi vite que lors de cette célébration. Voir jouer Trezeguet était d’autant plus un bonheur rare qu’il était très discret dans les médias. Pas besoin de se montrer, de fanfaronner, sa vie c’était le but. Le but. Marquer. Du droit, du gauche, de la tête, du genou. En retourné, de volée, de demi-volée. De loin, de près, de très près. Et puis personne ne lui ressemblait vraiment. Il était unique.

Il n’aura connu aucune saison sans blessure. Toujours un mollet ou une cuisse pour lâcher, de temps en temps. De quoi me frustrer au plus au point. Pas grave, ça ne l’a pas empêché de tourner à 17 buts en moyenne par saison au cours de sa carrière. 608 matchs officiels, 305 buts. A la Juventus, il devint le Roi pour toute une ville, et un joueur très respecté dans un pays entier. Tellement respecté que les Italiens ne comprirent jamais pourquoi il fut boudé par les Bleus dès 2004/2005.Me revient une conversation entre Lippi et Ancelotti. Lippi disant “Trezeguet a le talent et l’efficacité pour être titulaire dans toutes les équipes du monde”. “À part la France, visiblement”, constatait Ancelotti. Tout un débat qui opposa en France les pro-Henry et les pro-Trezeguet.
Vis ma vis dans la surface
Attaqué, sous-estimé, discuté, Trezeguet était pour moi comme un fils dont le père veut prouver la valeur. Discret, silencieux, remplaçant,  je le considérais comme un ami que l’on regrette de voir trop peu. Buteur dans des matchs banals, c’était un père qui me rassurait, me montrait qu’il serait toujours là pour marquer, que tout irait bien. Auteur de gestes incroyables ou de buts à l’importance capitale, il devenait cette personne, qu’on aime en secret, me faisant une déclaration d’amour et me gonflant d’une fierté cosmique.

Mais concrètement, qu’est-ce que c’était, Trezeguet, sur un terrain ? Au premier regard, pas grand chose. Quelques ballons touchés, une technique limitée (la légende dit qu’il aurait déjà réalisé un passement de jambes), un physique frêle et une pointe de vitesse réduite. De quoi créer une grosse frustration. C’était aussi son charme. Malgré ses handicaps, il savait habiter une surface de réparation comme personne. Une occasion, une demi-occasion, et nous savions que c’était le but assuré. Derrière ma confiance il y avait toujours un doute, la peur qu’il ne marque pas. J’ai rarement été déçu. Et alors que certains buteurs semblent habitués à marquer, au point de ne pas célébrer leurs buts, c’était l’explosion pour David. Un doigt tendu, une course, un sourire énorme. Comme s’il n’avait jamais marqué. Comme s’il ne marquerait plus jamais. Un vrai amoureux du filet qui tremble.
Ce que personne n’a jamais dit, finalement, c’est qu’il était la personnification du football en tant que sport collectif. Cantonné à sa surface, il avait besoin du travail de l’équipe entière pour marquer. Une vraie dépendance réciproque, puisqu’il était le garant de la concrétisation de l’action, à l’opposé de ces joueurs qui ont juste besoin qu’on leur donne la gonfle pour remonter le terrain et marquer, à eux seuls. Avec Klose et Diego Milito, ils furent les derniers membres d’une espèce quasiment disparue. Cela faisait un petit temps déjà qu’il était parti d’Italie pour des championnats de seconde zone. Mais, de temps en temps, on voyait une vidéo de lui, et on se disait que tout allait bien. On pouvait dormir tranquilles.

Après m’avoir fait aimer Monaco, il m’a fait adorer la Juventus, et donc le championnat Italien. Titulaire en équipe de France, j’étais fou des Bleus. Absent de la liste, je les suivais d’un oeil distrait. David Trezeguet m’a tout appris du football. La passion, la tristesse, l’espoir. Maintenant qu’il ne marquera plus, c’est tout mon amour pour ce sport qui est ébranlé.