La grande bellezza : 2021, la Reggina en C1

La grande bellezza : 2021, la Reggina en C1

12 mai 2020 0 Par Lucas Spampinato

Le Vésuve, l’Etna, le Stromboli. Il faudra désormais ajouter à la liste des monstres italiens cracheurs de feu le Calcio Sud-Italia, championnat né de la crise sanitaire liée au coronavirus. Jamais l’Italie n’avait connu un tel séisme. Et d’où, si ce n’est des terrains de football, véritable religion du pays, pouvait-il provenir ?

Epicentre de la vie sur la péninsule transalpine, le ballon rond aura repoussé les limites de la sismologie, à travers des ouvertures de génie, des coups-francs maradonesque, platinesque, baggiesque, mihajlovesque… “Cataldo ? Fa caldo !” Un terrain de foot comme zone sismique, planté là, sur la terre des Hommes. à mi chemin entre le royaume de Perséphone et les entrailles de Saturne.

« Un Calcio » de la botte

Un bon coup de pied dans la fourmilière ! C’est l’image parfaite qui résumera le mieux le changement de visage radical du football italien depuis l’arrivée du Coronavirus. À bas les masques vénitiens, les longs becs protégeant de la maladie. Au pays de la Mostra, de la Scala ou de Dante, le rideau est tombé. La comédie est terminée mais curieusement, au vu de cette première saison du Calcio Sud-Italia, on a la sensation que le spectacle, lui, ne fait que commencer.

Il faut revenir un an en arrière. Mai 2020, en pleine crise sanitaire mondiale. Les horloges du monde du football se sont arrêtées de tourner, pire que des arrêts de jeu interminables ou qu’une séance de tirs au but en finale de Mondial… bien pire que ça, plutôt une mi-temps qui ne reprendrait jamais. Toute l’Italie est paralysée. La « vita » est moins « dolce », moins « bella »… les clubs les plus pauvres mourront.

Ave Maria

Et la voix de Dieu s’est fait entendre. “Les clubs du Sud devraient jouer leur propre championnat !” C’est signé Diego Armando Maradona. Une énième “Cassanate” ou une prophétie, mais la réponse est arrivée en quelques semaines seulement. Tout d’abord l’écho a retenti dans la même maison, après l’Autel de Diego, celui de San Gennaro… Gattuso, pourtant l’une des “bandiera” du Milan AC des années 2000, ce Milan du Cavaliere Silvio Berlusconi, mais originaire de Corigliano, Calabria. Il suit l’idée, rappelant diplomatiquement le cœur du projet : “Le but n’est pas de diviser le peuple italien, ni de créer une deuxième équipe nationale, il faut donner sa chance à toute la population, à toutes les régions. Des milliers de clubs, deux championnats, une seule Squadra Azzura !” Du Tito dans l’âme.

Enfin, il n’en fallait pas plus à “Mangiafuoco” et ses yeux “bleu golfe de Sorrente” pour faire raisonner son grondement. Aurelio De Laurentiis ne pouvait trouver meilleur scénario pour sa future production. Le propriétaire de Naples et de Bari lancera : “J’attends Nino D’Angelo pour l’hymne !” Arriveront ensuite les premières idées, crachées comme des injures amicales pendant une partie de briscola. D’abord les anciens, les grandes gueules : Aldo Spinelli, Lillo Foti, Foschi… il ne manque qu’Antonio Sibilia. Même Commisso de la Fiorentina y est allé de son « let’s go », en vrai italo-américain, qui sonnait presque comme un bon dialecte. De quoi se délecter…

La presse s’empare du pétard et fait tout pour ne pas le mouiller, la diaspora s’occupe des réseaux sociaux pour entretenir la mèche pendant qu’enfin les villages commencent à chauffer “tamburello” et “organetto” pour préparer la plus grande tarentelle jamais jouée. Soulignons ici cette Une de la Gazzetta dello sport, où l’on voit Fabio Quagliarella et Toto Di Natale, l’ancienne doublette napolitaine de l’Udinese, dans un restaurant de Capri. La photo est titrée “Perchè no ?”, pourquoi pas en français, évidemment un second degré bienvenu dans un été qui n’aura jamais aussi bien porté le nom de mercato. Le bon vieux marché de village où l’on trouve de tout. Nous sommes à 30 ans jour pour jour du dernier Scudetto napolitain et sur le balcon d’un petit artisan, confectionnant des figurines pour décorer les crèches de Noël (le destin), on peut lire : “J’avais 10 ans, et j’aurai pour toujours 10 ans”. Les gens ne veulent plus un simple championnat de football, ils veulent une cour de récréation. Ils veulent s’amuser comme des gamins.

Freccia rossa

Pourtant habituellement comparable aux longs et lents trains inter-régionaux qui traversaient l’Italie du Nord au Sud, s’arrêtant dans les gares les plus reculées du pays pour emmener de nombreuses familles en vacances, l’administration italienne a été embarquée dans le tourbillon de l’enthousiasme à l’allure d’une Ferrari. Avant la fin du mois de juin 2020, les principaux clubs du Sud de l’Italie déclarent forfait auprès de la Ligue, suivis entre fin juin et fin juillet, par plus de 60 autres clubs amateurs, et des courriers continuent d’arriver sur les bureaux des institutions. Parfois signés d’un simple mais non moins romantique “Ciao”. Un plan à la Sergio Leone au cœur de Cinecittà.

Justement, seuls les deux géants romains auraient demandé un délai d’une saison. Lotito, encore incertain au sujet de la Lazio, a cependant bien inscrit la Salernitana, club dont il est également propriétaire, au championnat Sud-Italia (une solution au sujet de la double propriété devra d’ailleurs être trouvée en cas d’inscription de la Lazio à l’avenir. On sait que par exemple, De Laurentiis a dû vendre Bari au non moins explosif Maurizio Zamparini, pour que le club puisse participer à ce nouveau championnat). La Louve souhaitant quant à elle organiser un référendum chez les tifosi romains. Le Pape a lui botté en touche : “Forza San Lorenzo !”.

“Ciliegina sulla torta”, comprenez cerise sur le gâteau, L’UEFA octroie, pour la saison 2021-2022, un accès direct à la Ligue des champions pour le premier. Un accès au dernier tour préliminaire de la C1 pour le deuxième. Enfin, les 3ème et 4ème seront qualifiés pour l’Europa Ligue et le 5ème pour le troisième tour préliminaire C3. Avec un peu de retard, début octobre 2020, la première édition du Calcio Sud-Italia a bel et bien débuté. En match d’ouverture le derby Bari-Lecce au stade San Nicola de Bari, où avait eu lieu un bouillonnant OM-Étoile Rouge de Belgrade. Ici au centre de ces tribunes en forme de pétales, s’offrant au ciel, Vincero chanté, offert par Andrea Bocelli. On attend Celentano pour ouvrir le match retour. Un sacré coup de talon venu des Pouilles. On s’envole.

Michel-Ange

“Les anges dansent dans les pieds de Roberto Baggio” titra La Gazzetta dello sport. Longtemps l’Italie a attendu le retour où la naissance d’un fantasista aux ailes blanches et au style rebelle. Malgré la panenka de Totti face au géant Van der Sar ou l’enroulé de Del Piero à l’issue d’une leçon de contre pour clouer la Manschaaft, jamais l’Italie n’aura réellement vécu d’autre amour, d’autre passion, que ce que lui a offert son fils malheureux. Une romance défiant les limites de la passion. Il Divin Codino. On se souvient que Baggio était à deux doigts de signer à la Reggina avant de s’engager finalement à Brescia. On se souvient que le jeune Andrea Pirlo avait joué sous les couleurs amarantes. Enfin on se rappelle cette passe décisive de Pirlo, fraîchement repositionné devant la défense, à Baggio. Offrande divine. Contrôle en porte manteau faisant office de crochet. Encore une fois face au pauvre Van der Sar. Gol…

Et bien le trait d’union est là. La transition aussi. La Gazzetta titre ce matin : éLes anges dansent dans les pieds d’Andrea Pirlo”. L’Architecte est de retour, et va gagner un nouveau titre. On savait le faible du président Gallo pour les joueurs très expérimentés. Il y a deux ans, la Reggina étant encore en LegaPro (3ème division), faisait signer la vieille doublette Reginaldo-Denis. Ça avait de la gueule et les deux compères avaient fait le travail, nous faisant espérer un retour éventuel de Nakamura ou Simone Perrotta. On connaissait moins à Gallo ce côté audacieux lorsqu’il surprit tout le monde en faisant signer Kostas Manolas profitant du nouveau projet “Bilbaesque” du président De Laurentiis d’aligner uniquement des joueurs napolitains au Napoli. Le colosse de Naxos avait d’ailleurs avoué que sa décision avait été prise après le coup de téléphone de Gallo : “Tu sais la Calabre, c’est la grande Grèce…” Et bien le président Gallo n’aura eu qu’à mixer les deux ingrédients de ces coups de mercato, l’amour de l’âge et de l’audace, pour nous sortir le coup de l’été 2020. Le nom du cocktail ? La classe.

« Che trop ? C’est Versace ! »

La Reggina a remporté le premier Scudetto Sud-Italia, trophée portant parfaitement le nom de “Giorgio Corona”. Corona qui veut dire couronne en italien, Corona comme le virus ayant donné naissance à ce championnat. Corona enfin comme Giorgio, attaquant italien que l’on ne présente plus dans les villages du Sud du pays. La couronne pour la Reine, la Reggina est championne. La Reggina est en Ligue des champions alors que le club jouait la saison passée en LegaPro. Il faut évidemment tirer un énorme coup de chapeau au coach, Mister Toscano qui a purement et simplement ressorti des vieux tiroirs italiens le rôle de libero dans un 1-4-3-2 rétro-futuriste, avant-gardisto-vintage, à cheval entre l’innovation et la nostalgie.

Un côté précurseur et pourtant paradoxalement clairement anti-sacchisme, marié à une bonne louche de tradition, à cheval entre Helenio Herrera et le Trap, en passant par Nereo Rocco. L’ingrédient secret : une pincée de Carlo Mazzone. Ici encore l’ombre de Roberto Baggio plane au dessus de la fable. Mazzone avait fait de Pirlo un regista en le repositionnant devant la défense. Toscano en aura fait un libero en le reculant derrière celle-ci. Protégé par Manolas, aidé par les excellent appels, pleins d’expériences, de Reginaldo et Denis et sublimé par la finition fleurissante de Simone Corazza.

Maître, métronome, architecte, durant sa carrière Pirlo se sera vu attribuer beaucoup de grades et de nominations, mais la Calabre est simple, on y prend le temps de vivre. Point de superlatif ni d’excès. Ni Roi, ni ange ni prophète. Ici ce sera juste Andrea, le gamin venu en prêt il y a 20 ans et revenu en étant le même, discret, silencieux, un vrai calabrais d’adoption. Un mondial, deux Ligues des champions et cinq titres de champion d’Italie, entre autres, n’auront eu sur Andrea finalement autant d’influence qu’une douce brise caressant un linge blanc suspendu à une fenêtre. Calme. Imperturbable. Le seul nuage dans ce ciel bleu au soleil brûlant. Une crème sur un café Mauro, un nuage isolé, unique, en apesanteur, sa plus belle ouverture, celle qui montre la voie du Paradis.

E solo un trucco

C’est seulement un truc, un trucage, un mirage. “Bello e impossibile” hurlé par Gianna Nannini. Hélas oui. Nous sommes à l’aube de l’été 2020, les championnats européens sont arrêtés. Le Calcio Sud-Italia n’existe pas et “il cielo e sempre più blu”, hymne à l’espoir de Rino Gaetano continue de résonner depuis les balcons confinés. Nous n’avons donc pas vécu ce spectacle magnifique. Un nouveau derby dello stretto et cette équipe fraise et soleil de Messine, ou encore quelques coup-francs de Lodi à Catania. Un retour de Cavani et Pastore à Palerme, entraînés par Delio Rossi ou Guidolin. Un retour de Conte à Bari pour compléter le triangle avec Zamparini et Cassano. Il Mister Ranieri à Catanzaro, une énième dernière pige de Borriello dans un Napoli 100% partenopei qui rapatrierait Fabio Cannavaro ou Vincenzo Montella un jour sur le banc, où pourquoi pas Diego… Zola à Cagliari comme adjoint de Zenga ou comme directeur sportif, Chevanton-Vucinic-Bojinov qui rechaussent les crampons à Lecce avec Oddo aux manettes. Les Ray-Ban de Ventura. Il boemo Zdenek Zeman un peu partout : Foggia volume 3, Pescara volume 3… l’Avellino, la Juve Stabia, Cosenza, Crotone ou encore Trapani luttant pour des maintiens, progressant doucement et accrochant un jour une place européenne. Le Benevento de Pippo meilleure attaque du championnat affrontant le Frosinone de Nesta meilleure défense… Et Pirlo libero avec son numéro 21, comme 2021, l’année de tous les espoirs. E solo un trucco.

Par Lucas Spampinato