Bielsa : le retour d’un homme libre

Bielsa : le retour d’un homme libre

23 mai 2017 0 Par SAMA

À quoi reconnait-on un héros ? À la sérénité qu’il affiche sur son visage, et non au nombre de combats disputés. Aux cœurs « gagnés » … et non au nombre de trophées soulevés. Un homme respecté pour ses valeurs, à la mentalité qui aurait parfaitement collé à Rome

Par Philippe Rodier

Marcelo Bielsa en conférence de presse à Lille – DENIS CHARLET / AFP

Dans l’univers de la philosophie, les notions de surhomme et de volonté de puissance sont deux des pierres angulaires pour une étude approfondie de la pensée nietzschéenne. Elles sont mêmes indissociables l’une de l’autre à partir du moment où la volonté de puissance amènera à se rapprocher de ce concept idéal de surhomme présenté par Nietzsche au fil de son œuvre, et notamment à travers son Ainsi parlait Zarathoustra (publié entre 1883 et 1885), repris à souhait en littérature ou au cinéma. Cette voie du surhomme, selon Nietzsche, est le contraire de ce que propose la modernité. Dans un monde « débarrassé de Dieu et des idées morales, l’homme est maintenant solitaire et sans maître » à la recherche d’une direction pour donner un sens à son existence et à celle de ses semblables, pour qui acceptera d’écouter son message. À la question « qui est le surhomme ? », il convient donc de répondre qu’il est celui qui propose quelque chose de nouveau et devient créateur, plutôt que spectateur ou simple acteur. Son chemin pourra être tragique, mais « l’important est la noblesse des moyens employés » durant son voyage. Son esprit ne trouvera « sa véritable émancipation que dans l’acceptation de nouveaux devoirs ». Mais lesquels ?

« Le but de tout art (s’il n’est pas “consommé” comme une marchandise) est de donner un éclairage, pour soi-même et pour les autres, sur le sens de l’existence, d’expliquer aux hommes, la raison de leur présence sur cette planète, ou, sinon d’expliquer, du moins d’en poser la question ».

Andreï Tarkovski (Solaris)

Avec Marcelo Bielsa, c’est tout le paysage moral qui change à partir du moment où l’Argentin nous interroge sur le rapport entre résultat et émotion, rationalité et désir d’utopie, émancipation de l’esprit et conscience du monde qui nous entoure. Au-delà d’une idée de jeu, Bielsa nous transmet sa propre vision de notre époque à travers sa passion et ses bons mots. « El Loco » est un homme du peuple : « Envers le public, nous avons des devoirs, jamais des droits. Je me demande seulement ce que nous devons offrir, et pas l’inverse ». Les grands hommes agissent toujours dans un intérêt qui les dépasse : « Le football ressemble de moins en moins aux supporters et de plus en plus aux hommes d’affaires ». Avec éloquence, Menotti dirait que Bielsa « dignifie la profession d’entraîneur ». S’il admet sans détour « mourir après chaque défaite », Bielsa se refusera toujours à renier ses supporters en proposant un football cynique et minimaliste. En quittant la cité phocéenne, le natif de Rosario nous adresse surtout un message clair et limpide : il faut savoir se révolter face à l’adversité, peu importe sa nature ou son origine. C’est le propre de l’« Amor fati » (locution latine introduite par Nietzche au cours du xixe siècle) qui signifie « l’amour du destin », « l’amour de la destinée » ou, plus simplement dit, le fait d’« accepter son destin ».

Dans son Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche utilise l’image d’un danseur de corde pour évoquer la persévérance et l’audace. Une incitation au dépassement de soi et à l’émancipation de l’esprit face à la morale mortifère de la vox populi (la « voix du peuple », celle des agneaux ou, plus simplement, celle du troupeau trompé par son berger dans la pensée nietzschéenne). En plein voyage, au plus près des bois, Zarathoustra arrive en ville et trouve une foule rassemblée sur la place publique, dans l’attente de la démonstration d’un funambule. Âme bienveillante en quête de spiritualité, Zarathoustra annonce alors à la populace que « l’homme doit être surmonté », tel est son enseignement : « l’homme est un pont et non un but : qu’il se dit bienheureux de son midi et de son soir, comme chemin vers de nouvelles aurores ». Lorsque Zarathoustra termine son discours, la foule se moque de lui à la manière d’une meute avide de sensationnel et de joies éphémères. Incompris, Zarathoustra ne peut que contempler le danseur de corde s’élancer au-dessus de sa tête avant de glisser, puis chuter vers les abîmes, pendant que la foule s’empressait de se disperser pour laisser place à l’endroit où le corps allait s’abattre. Zarathoustra, lui, fidèle à ses principes, ne bougea pas et resta de marbre avant d’apporter la bonne parole au malheureux, blessé et quelque peu humilié après sa danse macabre. Avoir essayé, voici la véritable nature de sa victoire. Chez Nietzsche, l’homme fort est celui qui aime le danger, quand le faible préfère assurer ses arrières avec une certaine forme de cynisme. Ainsi, la corde de notre funambule (et donc sa chute par la même occasion) symbolise le chemin vers cette notion de surhomme et de volonté de puissance. C’est l’image de la prise de risque, puisque la liberté de l’esprit ne peut s’acquérir qu’avec de l’audace et le désir de casser la pensée dogmatique, et non en jouant la sécurité sous couvert de conformisme intellectuel. Ce sont les fous qui nous éclairent le mieux sur notre époque. Il suffit de regarder qui gouverne pour le comprendre.

« Il m’arrive rarement d’être découragé. Les Lakotas, peuple sioux d’Amérique, m’ont appris qu’un guerrier doit se concentrer uniquement sur l’action, jamais sur le résultat. Ce qui compte, c’est de faire ce que nous estimons juste de faire, aujourd’hui, dans l’action présente. Ensuite, les gens choisissent d’écouter ou pas. Un proverbe indien dit : « Informe les gens une fois. S’ils ne t’écoutent pas, ce n’est plus ton problème, continue ton chemin. » Moi, je continue à agir. Comme quand j’avais 11 ans ».

Paul Watson, militant écologiste canadien

Pourquoi tant d’éloges ? En soi, le football proposé par Marcelo Bielsa est très simple, rudimentaire même, mais ce qu’il procure est pratiquement unique parce qu’il découle de tout un univers mystique façonné autour de ses convictions et d’un esprit conquérant contaminant la plèbe avec élégance. Un personnage hors-norme. Partout où il est passé – à la manière d’un « Robin des Bois » volant aux riches pour donner aux pauvres – l’Argentin a transfiguré ses semblables en un temps record. Bielsa a-t-il vécu dans la forêt de Sherwood ? Dans un autre monde, très probablement : « Son unique folie, c’est son excès de vertus », abonde Jorge Valdano, champion du monde avec l’Argentine (en 1986) et figure emblématique du Real Madrid. Céline, autre adepte du Voyage (1894-1961), disait qu’il fallait « payer de sa personne pour être écrivain ». À Marseille, Bielsa a payé de sa personne pour nous livrer son message. Quand l’Argentin montrait la lune, l’idiot regardait son doigt (l’absence de Doria sur la fiche de match, l’inclinaison de son regard ou sa présence sur une glacière depuis le bord de la touche). S’en est-il offusqué pour autant ? Jamais. Bielsa a toujours fait preuve d’une grande courtoisie face à la meute. Sa seule tâche était la transfiguration de l’existence : « Bielsa est un homme austère, explique Thomas Goubin, biographe de l’Argentin, incorruptible, qui accepte sa souffrance. Le matériel ne l’intéresse pas. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, s’il apprécie d’échanger avec des religieux. Comme eux, l’entraîneur argentin est un homme en mission, qui vit son métier comme un sacerdoce. » À la manière de Camus, Bielsa essaie « d’exercer au mieux son métier d’être humain ».

Dans le microcosme de l’art, il y a des peintres qui nous apprennent à percevoir le monde (la nature et l’histoire) sous différents angles (Michel-Ange, Picasso, Klee, Monet…), des poètes qui nous éduquent sur l’amour (Musset, Rimbaud, Baudelaire, Brel, Brassens…) et, dans le football, il y a des entraîneurs qui nous enseignent des valeurs élémentaires en apportant de la dignité à leur profession (Bielsa, Guardiola, Simeone, Klopp, Favre, Sampaoli, Conte…). Ils sont les éducateurs de notre bon goût, ceux qui récompensent les « mendiants de bon de football ». Comme Paul Klee, grand maître de l’ironie, présenté comme un « peintre mental » par Antonin Artaud, Bielsa nous offre « un plaisir immédiat » et facile à « ressentir ». Un football à la dimension sociale et spirituelle plus que sportive. Il faudrait même voir quelque chose de poétique dans ces « suicides tactiques » évoqués par son ami, Oscar Scalona. « C’est encore plus beau lorsque c’est inutile », disait Cyrano, avec élégance. En 2000, devant les élèves du Colegio Sagrado Corazón de Rosario, en Argentine, berceau du Che ou encore de Lionel Messi, Bielsa explique : « Vivre oblige à hiérarchiser des vertus, on doit avoir conscience des vertus qu’on admire chez les autres et que l’on voudrait faire siennes, celles que l’on respecte, que l’on valorise. Personnellement, le sport a été mon grand paramètre. Avec le sport, j’ai appris que la générosité était meilleure que l’indifférence, j’ai appris la signification et la valeur du courage, l’importance de l’effort et, aussi, la transcendance de la rébellion. Ce sont les trois ou quatre éléments selon lesquels j’ai essayé d’orienter ma vie. Ces vertus ne doivent pas forcément être celles qui doivent être choisies, mais il est indispensable que chacun ait conscience des vertus autour desquelles il veut organiser son existence ».

« On oublie souvent que le football, c’est avant tout la création de l’émotion et de la passion ».

Marcelo Bielsa

Pour son arrivée dans les contrées mystérieuses du nord de la France (après avoir posé un lapin légendaire du côté de la Lazio Rome), Bielsa a donc opté pour la sobriété et la simplicité. Le choix des mots n’a pas été trié au préalable à la manière d’un spécialiste de la communication (machiavélique par définition) et comme à son habitude, l’Argentin s’est longtemps arrêté sur la notion « d’intelligence collective », si chère à ses principes de jeu et à sa philosophie : « Je suis heureux d’être ici, je sens une responsabilité très grande vis-à-vis de la tâche qui m’a été confiée – et Gérard Lopez, Luis Campos et Marc Ingla, je les interprète comme des ‘compagnons’ de travail au-delà de la hiérarchie qui va favoriser la possibilité de faire les choses de façon positive pour que le ‘produit’ soit bon, que le public soit heureux, et que nous nous approchons des possibilités que nous offre le jeu en termes de beauté, sans perdre de vue la production nécessaire de résultats ». Les prémices d’une nouvelle histoire d’amour pour « El Loco » : la posture des grands hommes et le sourire de l’enfant aux lèvres en plus. En soi, le meilleur mélange possible. Libéré du célèbre « projet Dortmund », Bielsa pourrait bien réaliser des merveilles. Dans la position de l’outsider, celle qui l’affectionne le plus.

Par Philippe Rodier (auteur de l’Entraîneur idéal chez Hugo Sport)